A toi, Hôpital

 

A toi, Hôpital

A qui j’ai tout donné

A qui ma vie professionnelle j’ai consacré

C’est avec regret que je pense

Que je vais bientôt te tirer ma révérence.

Car tu m’as fait perdre confiance

Et tu a pris aussi le peu qui restait de ma patience.

Patience. Ceux qui en font le plus preuve sont dans tes lits.

C’est bien pour eux que, chaque jour,

Nous franchissons tes portes

Avec cette petite voix qui nous exhorte

Nous infirmiers à faire de notre mieux.

Dans chacun de tes recoins,

On ne peut plus se sentir bienveillant dans le prendre soin.

Notre rôle propre tu as cherché à bafouer

Notre vocation tu as fini par ébranler.

Toi Hôpital qui a tant apporté

Pourras tu un jour à ta fonction première de nouveau t’atteler?

Car nous soignants ne pouvons pas

Faire tout le travail sans toi.

 

 

Virginie aux urgences

Dans lequel l’Infirmière, a, (passez moi l’expression) le cul constamment assis entre deux chaises.

 Ou comment une Infirmière jongle pour éviter chaque jour le dépassement de compétences.

« Le type qui a le coeur sur la main et le cul entre deux chaises ne peut que finir à l’hôpital »

Pierre Perret

Je m’appelle Virginie et je suis Infirmière.  J’ai 35 ans et cela fait dix ans maintenant que j’exerce dans un service d’urgences. J’adore mon métier et j’adore l’exercer dans ce service tout particulièrement.

J’aime tellement mon métier et j’y suis tant attachée, que je me suis auto – financée un diplôme universitaire de soins infirmiers en urgences vitales. Car bien évidemment, ce n’est pas l’hôpital public qui m’a financé ma formation,  malgré mes cinq années de demandes répétées. Cela vaut aussi pour mes collègues, car quel est l’intérêt de maintenir son personnel à niveau et de tout faire pour enrichir ses connaissances ? Certainement pas financier ! Ah oui l’intérêt c’est vrai, c’est le patient !!!!! Alors n’investissons pas !

Mais trêve de tergiversations et revenons en à nos moutons.

Je disais que j’adore mon métier et je suis passionnée par le fait que je peux l’exercer dans un service d’urgences.

Seulement voilà, plus ça va, moins ça le fait. Mon travail devient compliqué à gérer. Personne n’est sans savoir que nous vivons en pleine crise financière hospitalière, avec des budgets de plus en plus réduits.  Du personnel paramédical non remplacé, des locaux  et du matériel vétuste, sont notre quotidien aussi bien que de travailler avec des médecins intérimaires.

  Je me retrouve par conséquent constamment coincée.

Coincée par ces médecins intérimaires payés rubis sur l’ongle qui me disent, faute de savoir quoi prescrire : « Fais comme d’habitude ». Coincée toujours par ces mêmes médecins, mais alors cette fois, ceux qui savent prescrire, par un « Fais donc comme je fais dans mon service, c’est ça qui doit être fait et non pas comme chez vous! Votre protocole, c’est n’importe quoi!  » Coincée encore et toujours par ces mêmes intérimaires, mercenaires, qui ne sont visiblement pas là, en tout cas en ce qui concerne certains d’entre eux, pour abattre du travail, leur demandant désepérement quand est ce qu’ils comptent aller voir, M. D 93 ans qui vient pour altération de l’état général et qui attend depuis maintenant six heures dans un couloir.

Mais je suis aussi coincée par bien d’autres éléments et d’autres personnes.

 Pour exemple, je suis coincée par l’interne. Qui m’engueule parce que je lui ai fait remarquer qu’elle s’était trompée dans sa prescription. Et que ce n’est pas mon rôle de le lui faire remarquer. Parce qu’elle sait très bien ce qu’elle fait. Coincée par le fait que je dois refuser d’appliquer ladite prescription, coincée par le fait qu’elle n’a même pas de médecin senior pour la chapeauter, et donc personne à qui se référer et du coup, moi non plus. Coincée par les aides soignants qui me disent que, moi aussi, je dois les aider à faire leur boulot, parce que ça fait partie de mon rôle propre et que « tu n’y mets vraiment pas du tien quoi ». Car effectivement, après avoir installé le patient, fait ses soins, tout cela en un temps record en faisant attention à chaque instant d’éviter la faute professionnelle qui me pend au nez car je manque de temps tout cela en essayant d’en gagner un maximum en restant humaine…. et bien oui il est évident que je peux prendre trente secondes pour vider mes poubelles. Mais que, si de temps en temps je les oublie, ce n’est pas par manque de volonté, mais juste parce que ces trente secondes je m’en suis servie pour aller réévaluer la douleur du patient précédent.

Et puis au milieu, coincés avec moi,  entre ma conscience professionnelle et ces aléas, et bien il y a les patients.

Ces patients qui finissent par perdre confiance. Car les gens ne sont pas dupes et sentent bien que nous faisons de notre mieux, nous soignants. Mais le doute subsiste. Peut on encore aujourd’hui faire confiance à ces soignants? Avec un tri de plus en plus difficile à faire, à l’accueil des urgences, nous nous retrouvons seuls, nous infirmiers, avec pour unique atout notre expérience. Pouvoir évaluer la gravité d’une situation en seulement quelques secondes relève d’un jeu d’équilibriste permanent et nous sommes du coup, constamment sur la corde raide.

Nous infirmiers, devons nous débrouiller à la fois pour évaluer les patients  la plupart du temps, sans back up médical.  Le tout en essayant de faire au mieux, en essayant au maximum de satisfaire chaque patient dans sa requête. En essayant d’aller les voir régulièrement pour leur dire, et bien que non, nous ne les avons pas oublié. En essayant d’attraper un médecin au vol pour qu’il prescrive un antalgique supplémentaire en attendant, car ceux du protocole d’accueil ne suffisent plus. En essayant d’être une oreille attentive face à la détresse psychologique, même si nous n’avons tout au plus que trois minutes par patients à l’accueil.

Aujourd’hui, la problématique est telle que, soit je me trouve un don subi pour l’ubiquité, soit je me fais greffer un bras supplémentaire, soit je finis comme tant d’autres par les baisser, les bras.

Et savez vous ce qui m’a fait le plus réfléchir dernièrement ? C’est LA petite phrase d’une de mes collègues aide soignante qui elle aussi n’en pouvait plus à la fin d’une de ces pénibles journées, lorsque assaillie par la culpabilité en lui disant que je laissais tous mes patients à leur triste sort, elle m’a sorti en guise de réponse :

 » Fais comme moi, laisse tomber »

Et bien non, je ne veux pas laisser tomber, car non je ne travaille pas toute la journée avec des cartons mais avec des êtres humains. Qui viennent nous voir pour toutes sortes de raisons. Qui viennent pour être écoutés et que leur souffrance, qu’elle qu’elle soit, soit entendue et prise en compte.  C’est notre rôle à tous, nous soignants.

Je tiens à rappeler que nous ne sommes  pas là pour effectuer de la rentabilité, mais bien pour assurer un travail humain, de qualité, à l’écoute et au service des patients.

Car oui, il existe encore des médecins, des infirmiers et des aides soignants qui font leur travail correctement, qui ont une conscience professionnelle jusqu’au bout des ongles, mais ce ne sont malheureusement jamais ceux là dont on se souvient….

Et oui, aujourd’hui, les médecins,  infirmiers et aides soignants qui restent travailler à l’hôpital parce qu’ils croient encore au service public ou bien parce qu’ils n’ont pas d’autre choix sont à bout, assaillis par la culpabilité, le manque de temps faute de collègues remplacés et de moyens ….

Au final, et pour en revenir à nous autres, infirmiers, l’image de notre profession paramédicale est ternie, entachée … Nous sommes mis dans le lot, assimilés à une foultitude d’éléments négatifs apparaissant dans la prise en charge globale de nos patients.

Je vous pose donc la question  aujourd’hui, que me reste t-il à faire ? Partir ? Changer de profession contre mon gré ? Ou me battre pour mes patients avec le peu de collègues qui me reste encore car les autres ont fini par rendre  leur tablier ? Que faire pour le moment si ce n’est faire de mon mieux et ne pas oublier de payer ma cotisation annuelle  à mon assurance professionnelle, auquel je l’espère n’avoir jamais besoin de recourir?

Et puis Bon Dieu, quand est ce que je pourrais (je suis obligée d’employer le conditionnel) réellement exercer MA profession, jusqu’au bout en réalisant de réelles prises en charge relevant uniquement de mon rôle ? Ce rôle qui est précisément décrit dans le Code de la Santé Publique ? Cette profession pour laquelle j’ai fait trois ans et demi d’études ? Mais quelle est donc cette profession déjà ? Et bien oui, c’est celle inscrite en gras sur mon diplôme d’ Etat :  INFIRMIERE !

Liens en rapport avec cet article :

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idArticle=LEGIARTI000006913888&idSectionTA=LEGISCTA000006190610&cidTexte=LEGITEXT000006072665&dateTexte=20180111

http://www.lemonde.fr/sante/article/2017/11/26/la-remuneration-des-medecins-interimaires-dans-les-hopitaux-sera-plafonnee-en-janvier-2018_5220593_1651302.html

http://www.copacamu.org/spip.php?article525

Petits Moments de Partage Patients/ Soignants

Joyeux Noël à tous !!!!! 

En ces moments de fête, j’ai le coeur tourné vers nos patients et je souhaite évoquer ces moments de partage avec eux, pour qu’ils sachent que notre métier, c’est aussi les accompagner pendant ces jours de fêtes lorsqu’ils sont en souffrance.

Alors je vous propose d’apporter vos témoignages, et de mettre un petit mot, une petite pensée pour votre patient préféré ou bien un évènement de ce jour qui vous a marqué par le passé ou encore tout ce qui peut réchauffer le coeur de nos patients. Vous pouvez donc m’envoyer un message soit en commentaire, soit sur l’adresse mail suivante: infirmiereinsoumise@gmail.com

Car c’est pour nos patients que nous exerçons notre métier avant tout.

« Le plus beau partage de l’humanité, c’est de pouvoir faire du bien. »
Voltaire

Virginie peut elle encore croire au Père Noël ?

Ou comment une Infirmière perçoit ce jour férié travaillé.

« Noël n’est pas un jour ni une saison, c’est un état d’esprit « 

Calvin Coolidge

Je m’appelle Virginie, j’ai 42 ans et je suis Infirmière. Je ne suis ni une sainte, ni un ange et encore moins le Père Noel.

Je suis juste une Infirmière qui travaille un jour férié, et je tente de me rappeler pourquoi je continue…. Ce n’est à priori pas pour le salaire et la prime supplémentaire de jour férié. Tout l’or du monde ne compenserait pas mon absence auprès de ma famille en ce jour si précieux.

Aujourd’hui, je pars à mon travail. En ce matin de Noël, le sol est recouvert d’une fine pellicule de neige. Mes bottes émettent ce doux bruit feutré à mesure que j’effectue les quelques pas qui séparent mon domicile de mon lieu de travail.

Ce matin, j’avais le coeur lourd. Le coeur lourd de devoir quitter les miens, encore endormis, les cadeaux fermés au pied du sapin. Tout à l’heure, je ne pourrai pas voir mes enfants avec leur large sourire jusqu’aux oreilles. Je ne pourrai pas entendre le bruit froissé des papiers cadeaux que j’ai mis tant de coeur à emballer. Je ne pourrai pas sentir la douce odeur de la dinde qui cuit dans le four, que ma mère aura cuisiné.  Je ne pourrai pas gouter la bûche et les clémentines partagées au coin du feu. Car je serai à l’hôpital, sur mon lieu de travail en train de faire le tour des médicaments, des injections, puis faire l’entrée d’un patient, ou encore clôturer le dossier d’un autre.

Alors, pour me réchauffer le coeur, je pense à mes patients. A ceux que j’ai déjà soigné un jour de Noël passé, et au réconfort que j’ai pu leur apporter, enfin je l’espère.

Je pense à Margaux, petite patiente, lorsque, alors encore à l’école d’infirmière à l’époque, j’effectuais des vacations en tant qu’aide-soignante pour payer mes études. Margaux, opérée le jour de Noël, loin de chez elle. Je revois ses yeux ébahis, lorsque nous étions passés dans sa chambre, avec un interne lui déguisé en Père Noel et moi avec mon cerf tête de renne sur la tête, un gros sac en toile de jute sur le dos.

Je pense à ce sans domicile fixe et à son regard embué, lorsque nous avions décidé de partager notre dessert avec lui et lui avions préparé un Thermos de café et des sucreries car il ne voulait pas rester au chaud et préférait passer sa journée dehors.

Je pense au moment de franche rigolade partagée avec cette patiente qui avait fait une allergie carabinée aux crustacées et qui voulait qu’on la prenne en photo pour faire partager sa couleur écrevisse à tous sur Instagram.

Je pense à tous ces gens, qui malgré le fait de passer un Noël à l’hôpital, ont pu profiter d’un moment de partage.

Je me rappelle alors pourquoi j’exerce ma profession. Pour partager avec les patients, pour identifier des besoins perturbés, pour soulager dans les moments de souffrance, pour accompagner dans les instants de la vie difficile, pour prendre soin, tout simplement.

Seulement voilà, tout cela n’arrive plus à me faire oublier les conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles j’exerce mon métier. A tel point que je m’interroge. Je me demande si mon prochain Noël ne se fera pas loin de l’hôpital.

Alors, tout ce que je souhaite pour Noël cette année, c’est de pouvoir retrouver de dignes conditions de travail afin d’arriver à consacrer un peu de temps à mes patients.

Si seulement, si seulement tout pouvait être  aussi simple, comme dans la chanson d’Eartha Kitt:
If you’ll check off my Christmas list (…)

Santa baby, hurry down the chimney tonight

I really do believe in you
Let’s see if you believe in me

 

Virginie, Infirmière intérimaire

Ou comment chaque jour une Infirmière apporte sa pierre à l’édifice.

« La vocation, c’est avoir pour métier sa passion ».

Stendhal

Je m’appelle Virginie, j’ai 25 ans et je suis Infirmière.

Je m’appelle Virginie, et je suis Infirmière interimaire.

Me voilà diplômée depuis maintenant trois ans, et c’est dans ces conditions que j’ai trouvé le meilleur moyen d’exercer ma profession.

Pendant l’école d’infirmière, je suis passée dans différents services, et tous m’ont plu, alors, au sortir du diplôme, je ne savais que choisir.

J’ai donc commencé par exercer en faisant de l’interim, afin de pouvoir me poser ensuite sur un service précis.

Seulement voilà, jusque-là et au final, je ne l’ai jamais fait. Et je ne compte pas le faire de sitôt.

La raison à cela, c’est qu’aujourd’hui, je suis inquiète. Je suis inquiète car dans chaque service où je passe, chaque jour, je vois ma profession s’effriter, partir en miettes. Des services surchargés, des collègues épuisés, poussés à bout par une administration qui cherche à tout prix la rentabilité.

J’ai pourtant encore de l’espoir. L’espoir que chaque jour, j’arrive dans chaque service à apporter mon petit quelque chose, le petit quelque chose qui fait que je me sens toujours l’âme d’une Infirmière et que lorsque je prends mon poste tout mon être transpire cette profession que je suis fière d’exercer.

Comme être une épaule pour pleurer, face à cette femme dont le mari âgé de quarante-cinq ans vient d’être foudroyé par un AVC et qui me prend dans ses bras. Comme être là pour écouter. Ecouter cette maman qui a besoin de décharger sa culpabilité face à la fièvre de son enfant qui finit par convulser sous ses yeux. Comme être l’entourage par procuration. En tenant la main de cette dame de quatre-vingt-dix-huit ans dans ces derniers instants de vie de solitude pour qu’elle puisse partir avec quelqu’un à ces côtés selon son souhait. Comme être celle qui convainc. Convaincre cette femme battue, après maintes tentatives d’accepter l’aide qu’on peut lui apporter.  Comme être l’enseignante. L’enseignante auprès de ce patient qui se découvre diabétique et ne comprend rien à sa pathologie. Comme Etre l’encadrante. En prenant le temps d’expliquer tout au long de notre journée, notre travail aux étudiants.

Comme être l’Infimirère que j’ai toujours souhaité être.

Je suis Infirmière intérimaire, et je ne sais pas comment exercer ma profession autrement. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour pouvoir faire correctement mon travail. Le faire avec mon cœur, ma personnalité, sans être une automate, un robot du soin.  Car l’interimaire, à elle, on ne lui reproche pas de « perdre » cinq minutes de son temps pour parler au patient. Car elle est là pour une mission, et puis ne reviendra pas. Au pire, on ne la fera pas revenir. Pas parce qu’elle n’était pas conscienceuse, juste parce qu’elle n’était pas assez rapide, et qu’elle perdait trop de temps. Je n’ai pas envie d’être enchainée à une administration qui m’oblige à faire plus vite, toujours plus vite.

Alors oui, aujourd’hui, je vis dans la précarité de l’interim, sans certitude du lendemain, mais ce qui est certain, c’est que chaque soir, en refermant la porte de mon petit appartement, j’ai la conscience tranquille. Et je n’ai qu’un seul but, c’est que moi aussi, un jour je fasse partie du club de ceux qui comme le dit Jean Jacques Goldman  «changent la vie», car chaque instant auprès du patient, chaque minute passée avec lui, j’y mets « du temps, du talent et du cœur»

 

Lien en rapport avec cet article :

https://www.infirmiers.com/emploi/emploi/emploi-interim-infirmier-en-question.html

 

Virginie et la Mort

Ou comment le soignant, confronté chaque jour à la Mort, tente de l’apprivoiser.

 

« N’ayons rien si souvent en la tête que la mort. A tous instants, représentons-la à notre imagination, et en tous visages ( ….) Il est incertain où la mort nous attende : attendons-la partout ».

Que philosopher c’est apprendre à mourir Essais-Chapitre XX

Montaigne

 

Je m’appelle Virginie, j’ai 35 ans et je suis infirmière.

Je m’appelle Virginie, je suis Infirmière, et je cours.

Je cours pour oublier. Pour oublier toutes ces images qui me trottent dans la tête.

Pour oublier la solitude. Pour oublier la souffrance.  Pour oublier la Mort. La Mort et la lutte, le combat incessant que l’on tente de mener chaque fois contre Elle.

Aujourd’hui, je peux dire que je sais ce que c’est que de voir la Mort en face.

Car hier, elle s’est immiscée lentement dans le corps de de deux personnes à la fois.

C’était un couple. Un couple de motards. Qui roulaient tranquillement sur une route de campagne, pour un week-end en amoureux alors qu’ils se sont fait faucher par une voiture. Ils avaient laissé leur enfant aux bons soins de sa grand-mère.

Eux voulaient se battre. Mais Elle ne leur en n’a pas laissée l’occasion.

Hier, je L’ai vu. Et le jour d’avant. Elle prend sans arrêt une forme différente. Mais Elle est toujours présente et cette fois ci, elle m’a troublé.

Elle m’a touché de plein fouet, car cette fois ci, dans les yeux de cet homme, et ceux de cette femme, j’ai vu un enfant. Un enfant désormais orphelin, et alors, j’ai pensé aux miens.

Elle est toujours présente lorsque j’arrive. Lorsqu’on arrive tous les deux avec le médecin. A domicile. En SMUR. Dans la vie des gens.

Parfois, Elle perd. Mais je n’arrive pas à savoir si c’est parce que c’est Elle qui décide d’abandonner ou si c’est parce qu’Elle nous nargue avec ironie, pour mieux gagner la partie la prochaine fois.

Nous sommes là pour la voir, la frôler, la cotôyer, jouer avec elle, jouer à celui qui sera le plus fort.

La nuit passée, dans mon rêve, ou plutôt mon cauchemar, j’ai vu le médecin comme un apprenti sorcier.  Avec ses potions, qui tente en vain de faire dissiper l’épais nuage au-dessus de la tête du patient, de rattraper l’âme qui s’échappe de son corps….

Mais ce n’est pas lui qui le fait revenir à la vie ce patient, et ce n’est pas moi, la petite main préparatrice de potions non plus…. Ce n’est pas lui qui insuffle de nouveau la vie par la sonde …. Ce n’est pas lui non plus qui décide de ce qui va suivre ….

Ni moi d’ailleurs. Nous ne sommes que les spectateurs impuissants de la pièce qui se joue devant nous…. Avec nos gestes systématiques, réglés, précis et rapides…. Nous engageons la course contre la montre….  Je cours, plus vite, mais jusqu’où ?

Cela fait dix ans que je cours et sur la ligne d’arrivée, c’est toujours la même chose, je repars, avec en guise de médaille, un cauchemar supplémentaire, le visage d’un patient qu’Elle a défiguré, l’image d’une famille qu’Elle vient d’anéantir.

Ai-je décidé de faire ce métier pour mieux L’apprivoiser à l’image de Montaigne ou Desproges ?

Je ne saurai vous dire…. Mais ce que je sais, c’est qu’à force de jouer les apprentis-sorciers, l’image des ténèbres vous collent à la peau.

Je cours et dans mes écouteurs, Alanis Morissette hurle :

“And isn’t it Ironic, don’t you think ?”

Source :

  • « Vivons heureux en attendant la mort »- Pierre Desproges- 1983 -Editions du Seuil
  •  « Que philosopher c’est apprendre à mourir » – Essais-Livre I-Chapitre XX-Montaigne-1595

Lien en rapport avec cet article :

http://www.dansunphotos.com/Emergency-Response-Portraits/i-nt6QrLV

Tous mes remerciements à infirmiers.com pour le partage de cet article sur leur site: 

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/infirmiere-virginie-court-pour-oublier-la-mort.html

 

 

 

 

 

 

Quand Virginie rencontre Anatole

 

Quand un médecin à la retraite apporte son témoignage en tant que famille de patient sur le monde hospitalier actuel.

« La force qui est en chacun de nous est notre plus grand médecin »

                                                                                                         Hippocrate

Je m’appelle Anatole et j’ai 86 ans.

Avant, je pratiquais la chirurgie réparatrice des malformations et déformations.  J’ai pris ma retraite il y a maintenant quinze ans.  Malgré l’arrêt de mes activités professionnelles, au fond de moi, et comme beaucoup de mes collègues, je suis toujours resté médecin. Car même à la retraite, un soignant, reste un soignant.

Mais aujourd’hui, je soigne aussi une partie de ma famille, dont ma femme malade avec laquelle je suis resté marié pendant 66 ans ; elle a souffert d’une grave maladie dont elle vient de décéder.

Elle a fini ses jours à domicile car je n’ai pu la laisser à l’hôpital dans les conditions actuelles devenues inhumaines.  En effet, en ce même lieu dans lequel j’avais exercé quarante années durant, les infirmières étaient limitées en termes de temps au lit de chaque patient, et ne pouvaient donc pas porter l’attention nécessaire que requérait mon épouse.

Du fait de mon expérience professionnelle et personnelle, j’ai pu ainsi constater l’évolution progressive négative de la prise en charge humaine des patients. En effet, on ne laisse plus aux soignants le temps de pouvoir assurer des soins de qualité. Et là je n’évoque que les soins techniques, c’est sans parler du temps d’accompagnement qui lui, n’étant pas quantifiable, est laissé de côté.

Quand j’ai commencé la médecine, c’est avec les patients eux-mêmes que j’ai pu comprendre et identifier le but de cette dernière. Je passais plus d’une heure à Ecouter chacun d’entre eux afin de pouvoir non seulement identifier correctement leurs symptômes, mais aussi prendre le temps d’Ecouter leur souffrance physique ET psychique.  Et tout ce temps était précieux. Précieux pour eux et précieux pour moi. Ils avaient la sensation d’être Ecoutés et je me sentais satisfait de mon travail, que je jugeais accompli dans sa globalité.

Aujourd’hui, j’ai pu constater à maintes reprises que le soignant est chronométré dans ses soins techniques, assurant ainsi une rentabilité certaine à son hôpital, mais que l’Humain est laissé de côté. Le système administratif a pris le dessus. Les actes techniques sont codifiés, le patient laisse place à l’acte, l’Humain à l’argent.

En outre, à mon époque, un soignant était un soignant. Qu’il soit infirmier, ASH, aide-soignant, professeur, médecin assistant ou interne, chacun restant certes à sa place, il y avait cependant un réel travail d’équipe. Chacun avait son importance dans la chaine du soin et chaque soignant était pris en considération.

J’ai tant aimé la médecine et aujourd’hui, mon seul souhait est que chacun puisse profiter de ses progrès et que tout patient puisse être Ecouté et Entendu.

Ainsi, après le décès de mon épouse et la période difficile que je viens de traverser, je pense à l’avenir de la médecine, par exemple avec la naissance récente de mon dernier arrière- petit-fils qui nous comble de bonheur et me permets de me rappeler aussi pourquoi j’ai choisi la spécialité de chirurgien plasticien et pédiatrique. Mes petits patients auront toujours une place dans mon cœur.

Et tous les matins, c’est vers ma femme que va ma première pensée. Mon Amour, celle qui m’a soutenu dans mon métier, celle avec qui j’ai partagé tant de tranches de vie, et qui jusqu’à son dernier souffle m’a donné l’élan pour être la personne que je suis aujourd’hui.

Alors, comme Aretha Franklin le dit si bien :

« The moment I wake up (…) I say a little pray for you(…)Forever and ever, you’ll stay in my heart
And I will love you”

 

Liens en rapport avec cet article :

http://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Brochure_grand_public_sur_les_soins_palliatifs_et_l_accompagnement.pdf

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2016/06/09/25076-cancer-souffrances-oubliees-proches

 

 

 

 

 

 

 

Virginie passe la frontière

Ou la fuite en avant du personnel paramédical vers de plus beaux horizons.

« Le travail est pour les hommes un trésor »

Esope

 

Je m’appelle Virginie, j’ai 27 ans, et je suis Infirmière.

Aujourd’hui, c’est la première fois. C’est la première fois que je prends le bateau.

Il y a trois mois, j’ai pris la décision de partir. Partir de la fonction publique hospitalière, pour aller vivre de nouvelles aventures. En même temps, je n’avais plus trop le choix.

Cela fait trois ans maintenant que je suis diplômée. J’ai d’abord exercé sur le pool de mon petit hôpital de province, dans lequel j’avais été embauchée en CDD. Après une année, j’ai enfin été mise en stage, et titularisée à la fin de ma deuxième année d’exercice.

J’ai alors pu enfin choisir mon poste, et je me suis retrouvée en service de chirurgie viscérale. Au fur et à mesure que j’évoluais, le travail devenait de plus en plus difficile ainsi que mes fins de mois d’ailleurs.

Le plus dur fut lorsque l’établissement pris la décision de fusionner les services afin de réduire le coût des budgets.

Une année environ après ma prise de poste, je me retrouvais titulaire d’un poste infirmier, dans un service sans véritable spécialité, où je m’occupais à la fois de patients de chirurgie viscérale et de patients de gastro-entérologie. Mais le plus dur, c’est que je devais réaliser aussi des chimios, sans formation complémentaire préalable. Je devenais une infirmière touche à tout, interchangeable et j’avais la sensation de ne plus aller au fond des choses. J’ai alors demandé, à pouvoir être formée de manière plus approfondie sur ces fameuses chimios, mais les formations étaient limitées faute de budget. Je me suis donc formée sur le tas, avec mes collègues, mais j’avais toujours la sensation de ne pas aller au bout des choses par manque de formation.
A tout cela, venait se surajouter un problème d’argent. Je suis célibataire, et entre le loyer, les impôts et les frais d’entretien de ma voiture, cette dernière étant le moyen de transport obligatoire pour me rendre sur mon lieu de travail, les fins de mois devenaient de plus en plus difficiles. Je me trouvais dans l’obligation d’assurer des gardes supplémentaires sur mon lieu de travail pour couvrir tous mes frais et pouvoir juste m’assurer une vie descente sans me retrouver à découvert en fin de mois.

Mon travail devenait de plus en plus compliqué, puisqu’ il fallait gérer toutes ces spécialités que je ne connaissais pas de manière approfondie et du coup, par la force des choses les exigences des différents médecins spécialistes. Il n’y avait plus de véritable travail d’équipe comme auparavant au sein d’une équipe dédiée et performante dans sa spécialité.

Et puis un jour, une de mes collègues et amie qui exerçait dans le même service que moi m’a dit qu’elle avait posé sa mise en disponibilité afin d’aller exercer sa profession d’Infirmière dans un hôpital Suisse.  Elle ne pouvait plus travailler comme cela, en étant une Infirmière touche à tout, elle en avait ras le bol de demander des formations depuis plusieurs années sans qu’elles lui soient accordées. Alors elle avait décidé, tout bien réfléchi de franchir le pas et de passer la frontière. J’en restais bouche bée. Elle qui avait exercée depuis dix ans dans le service et qui était très attachée à la fonction publique, prenait la décision de s’en aller.

En rentrant chez moi ce soir-là après une journée de travail, l’idée de faire de même avait commencé à faire son chemin.

Je suis alors allée me renseigner sur internet, et j’ai pu constater que si je postulais sur le centre hospitalier de Lausanne en tant qu’Infirmière, je pouvais gagner plus de deux fois mon salaire français environ. Et cela en début de carrière. Et je pouvais constater qu’au bout de quelque temps, après avoir fait mes preuves, on me garantirait une formation spécialisée entièrement payée en fonction du service dans lequel j’allais exercer, l’équivalent de nos DU, que l’hôpital public français refusait presque systématiquement de nous financer  faute de budget.

Ma décision était prise. Malgré le fait que les trajets allaient être épuisants et que je serai obligée de me lever à cinq heures du matin, malgré le fait que je travaillerai en quarante-deux heures, au lieu de trente-cinq, le jeu en vaudrait la chandelle pour pouvoir enfin exercer ma profession comme je le souhaite et m’assurer un avenir financier plus que confortable.

Et me voilà, trois mois plus tard, en route pour mon premier jour de travail dans ce bateau qui traverse le Léman, mon nouveau moyen de transport journalier. Aujourd’hui, c’est mon premier jour, et sur le bateau, j’ai déjà croisé quatre anciennes Infirmières de mon hôpital. Je me suis joint à leur groupe, car je recherche un peu de soutien en ce premier jour qui est pour moi un nouveau tournant dans ma vie.

Nous sommes dehors, en train de regarder le soleil se lever sur les montagnes. Le paysage est magnifique et l’une d’elle ne peut s ’empêcher de fredonner la chanson de Marvin Gay et Tammi Terrel:

« Ain’t no mountain high enough…. »

 Liens en rapport avec  cet article:

http://www.lemessager.fr/genevois/les-chiffres-confirment-la-fuite-des-infirmieres-vers-geneve-ia928b930n175979

http://ge.ch/sante/media/site_sante/files/documents_telechargeables/2016_01_16_observatoire_transfrontalier_sante.pdf

https://www.infirmiers.com/votre-carriere/exercice-international/la-profession-d-infirmiere-en-suisse.html

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000469540&categorieLien=cid

 

Pour Halloween, la petite Virginie ne se déguisera pas en Infirmière

 

Comment la vocation d’Infirmière peut tendre à disparaître et l’impact du burnout sur le couple et la cellule familiale

 

« Il n’y a rien de plus complet qu’un couple qui traverse le temps et qui accepte que la tendresse envahisse la passion. »

Marc Levy

 

 

Je m’appelle Virginie et j’ai 8 ans. J’ai 8 ans et plus tard, je serai Infirmière.

Ma Maman est Infirmière et mon Papa, lui, il est Docteur.

Hier, j’ai dit à Maman que je voulais faire comme elle plus tard.

Mais Maman, du fond de son lit, elle a dit que « Non, que ce n’était pas une bonne idée. »

Je crois que ma Maman n’aime plus son travail, et c’est pour ça qu’elle a dit ça.

L’autre jour, elle est rentrée de l’hôpital et elle pleurait. Elle pleurait très fort, comme moi, le jour où je me suis fait très mal en faisant de la balançoire et que mon genou saignait tellement que Papa a été obligé de me faire des points de suture.

Papa nous a dit alors qu’il allait s’occuper de Maman et il nous a préparé à diner des hot-dogs. On n’en mange jamais des hots-dogs normalement, parce que maman, elle dit que ce n’est pas bon pour la santé. Ensuite, il nous a mis notre film préféré à mon frère et à moi. Et alors il est parti s’occuper de Maman qui pleurait beaucoup. Il lui a donné un médicament et lui a fait plein de câlins. Il lui a dit d’essayer de dormir. Je n’ai pas pu bien regarder le film, et pourtant c’est mon préféré c’est « Un monstre à Paris », parce que Maman pleurait si fort que ça m’empêchait de suivre. Alors j’ai fait un dessin en regardant le film, pour la consoler. Et je l’ai posé derrière la porte de sa chambre. C’était une Infirmière, une Infirmière avec des ailes dans le dos.

Maintenant, je sais que son dessin, c’est son préféré, car elle l’a posé sur sa table de nuit, à côté de la boite de médicaments et du paquet de mouchoirs. Et elle le regarde tout le temps.

Papa est redescendu voir la fin du film avec nous, et j’ai vu qu’il avait pleuré. Papa, il n’aime pas voir Maman malheureuse. Ensuite, il nous a couché et il a dit que demain, il n’irait pas travailler, et que c’est lui qui nous emmènerait à l’école. C’était bizarre, parce que d’habitude, Papa, il vient juste nous chercher à l’école le soir et c’est Maman qui nous emmène. Parce que Maman elle travaille la nuit à l’hôpital et Papa, il soigne les gens la journée, dans son cabinet. Alors le lendemain, Papa, est resté toute la journée avec nous, et le jour d’après aussi. Et Maman, elle est restée au lit, et le jour d’après aussi.  J’ai demandé à Papa combien de temps Maman allait être malade. Il m’a répondu qu’il ne savait pas, et j’étais très en colère parce que d’habitude, Papa, il te donne un médicament et tu vas mieux vite après. Je lui ai dit qu’il n’était pas gentil et que ce n’était pas un bon Docteur, parce qu’il ne voulait pas soigner Maman. Il était triste après, j’aurai pas dû dire ça. Les jours d’après, Papa est retourné travailler. C’est Claire, la baby-sitter qui est venue nous garder, parce que c’était les vacances et que normalement c’était Maman qui devait s’occuper de nous. Mais Papa, il a dit qu’elle était encore trop malade et qu’elle devait se reposer, parce que, la maladie de Maman, ça l’empêche de dormir et ça l’a fait pleurer tout le temps.

Moi, j’ai dit à Papa qu’il fallait emmener Maman à l’hôpital, parce que quand on est trop malade, c’est là qu’on va, mais Papa, lui, il n’a pas voulu, il a dit que ça irait mieux bientôt et que Maman, elle finirait par se lever.

Alors tous les soirs avant d’aller me coucher, j’ai demandé à la gentille Sorcière qui ramène la poussière d’étoiles magiques (c’est comme ça que Maman l’appelle, la fée qui aide à faire de jolis rêves) d’aider Maman à se lever le lendemain. Et ça a fini par marcher.

Ce matin, on est mardi.  Maman s’est levée de son lit, et comme tous les jours s’est dirigée vers la machine à café. C’est la première fois que maman se lève depuis douze jours. J’ai compté, parce qu’elle est partie se coucher un soir avant les vacances. Papa, lui, il a souri quand il a vu maman debout. Maman a allumé la musique. Elle a enlacé Papa et ils ont dansé dans la cuisine en écoutant Clare Maguire, la chanson préférée de Maman. Je le sais parce que un jour, Maman, elle m’a expliqué les paroles, et elle m’a dit que ça lui faisait penser tout le temps à Papa :

« I’ve had fears underneath my skin
Let’s get together and stay together
For the rest of our lives, whoa, the rest of our lives

Here I am, here I’ll stand
With you everyday
Here I am, here I’ll stand »

Ensuite, Maman, m’a vu et elle est m’a prise dans ses bras. En me faisant un gros câlin, elle m’a dit qu’elle était désolée d’avoir dormi si longtemps. Et elle m’a dit qu’elle ne retournerait plus jamais au travail.

Peut-être que Maman a raison finalement, ce n’est pas une bonne idée d’être Infirmière si ça fait pleurer tout le temps et que ça rend triste.

Je crois que ce soir pour Halloween, je ne vais pas mettre le costume d’Infirmière qu’elle m’avait fabriqué. Je mettrai plutôt celui de la gentille Sorcière. Celui de la gentille Sorcière qui jette des sorts pour rendre Maman heureuse.

 

Liens en rapport avec cet article :

https://www.albus.fr/logiciel_infirmiere/sesam_vitale_infirmier/2017/09/infirmieres-liberales-hospitalieres-vocation-semousse/

Pour mieux comprendre le burnout :

http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/Exe_Burnout_21-05-2015_version_internet.pdf

 

 

 

 

Virginie, Infirmière en EPHAD

« On ne meurt pas de vieillesse, on vieillit de mourir »

Jean Paul Sartre

 

Je m’appelle Virginie, j’ai 43 ans et je suis infirmière.

Je suis infirmière en EPHAD.

Aujourd’hui, c’est la première fois. C’est la première fois que j’ouvre les yeux.

Je suis au volant de ma voiture, et je viens de quitter ma maison. Il est six heures et demi du matin et je dois débuter dans une demi-heure.

Je roule doucement vers mon lieu de travail, la résidence de personnes âgées située dans la petite ville que j’habite depuis mon enfance.

Je les connais tous, les résidents. Depuis mes études, j’ai toujours voulu faire de la gériatrie pour aider toutes ces personnes, ou plutôt ces Personnages de ma ville, mon village, qui m’ont accompagné et que j’ai vu vieillir comme ils m’ont vu grandir…

Mais aujourd’hui, je n’ai plus envie d’y retourner….

Je n’ai plus envie d’y retourner car hier, j’ai eu la sensation d’être maltraitante.

Je n’ai pas pris le temps de piler correctement les médicaments de Mme T. car j’étais très en retard dans mon tour, et du coup lors de son repas, elle a fait une fausse route et manqué de s’étouffer.

J’étais très en retard dans mes soins, car j’étais la seule infirmière ce jour là pour les quatre-vingt résidents car personne n’avait pu être trouvé pour remplacer ma collègue souffrante.

Cet incident aurait pu avoir de graves conséquences.  J’ai alors réalisé que nous ne faisions pas les choses correctement.

Comment avons-nous pu en arriver là ? Comment ais-je pu laisser les choses en arriver là ? Des actes que j’aurais considéré comme maltraitants, voilà quelques années, je les considère dorénavant comme faisant partie de la normalité du quotidien.

Mais est-ce la normalité que de faire la toilette au lavabo de M.V en quatre minutes ? Est-ce la normalité que de dire à Mme G. de faire ses besoins dans sa protection alors qu’elle demande à aller aux toilettes, et que, faute de temps nous ne pouvons en prendre pour l’accompagner ?

Est-ce la normalité que de « jeter » le bol mouliné de Mme C. sur sa table et lui enfourner la nourriture sans prendre le temps de voir si elle a dégluti la première bouchée ?  Est-ce aussi normal, de demander à Marie, l’étudiante infirmière de prendre dès le premier jour dix patients en charge, en la laissant se débrouiller toute seule ? Est-ce normal de tourner M. T une seule fois par jour, pour faire une vague prévention d’escarres afin de se donner bonne conscience parce qu’on manque de temps pour mieux faire ?

Le temps. Il ne nous est plus accordé suffisamment de temps pour faire les actes qui relèvent de notre rôle d’infirmière correctement.

Je suis aujourd’hui dans une impasse.

Je ne peux plus et ne veux plus travailler de cette manière, mais je ne veux pas non plus laisser ces  personnes âgées, que je connais pour  la plupart depuis ma tendre enfance,  à leur triste sort alors qu’elles ont toujours fait partie de ma vie….

Je suis partagée entre le sentiment de ne plus jamais y remettre les pieds et le désir de ne pas les abandonner.

L’autre jour, ils en ont parlé à la télé, des conditions de travail en maison de retraite.

Mais quelles mesures vont-ils prendre et combien de temps cela va-t-il préoccuper les médias ? Une information en chasse une autre de nos jours. Qui aujourd’hui va se préoccuper des conditions de vie des personnes âgées sur le long terme et faire en sorte de les améliorer ?

Ma dernière pensée, alors que je roule vers mon travail, c’est de me dire qu’égoistement, moi aussi un jour, je risque de finir dans un lit de cet établissement, et que je ne souhaiterais être traitée comme cela pour rien au monde.

Dans la voiture, j’ai mis la radio à fond pour oublier, oublier leur visage plein de détresse, et Asaf Avidan chante :

“One day baby, we’ll be old
Oh baby, we’ll be old
And think of all the stories that we could have told”

 

Liens ayant aidé à la réalisation de cet article :

http://www.francetvinfo.fr/societe/document-france-2-on-a-l-impression-de-travailler-a-l-usine-quand-les-maisons-de-retraite-manquent-de-bras_2381319.html

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-3/pieces-a-conviction/pieces-a-conviction-du-jeudi-19-octobre-2017_2416633.html

http://www.lefigaro.fr/social/2017/07/18/20011-20170718ARTFIG00193-maisons-de-retraite-des-residents-plus-ages-et-plus-dependants.php

 

Tous mes remerciements à infirmiers.com pour le partage de cet article sur leur site: 

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/attaque-service-il-est-vingt-heures.html

J’attends d’autres témoignages, sur les thèmes qui vous tiennent à coeur, vous pouvez les déposer de manière anonyme sur mon adresse mail :

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