Virginie, Infirmière de Nuit

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière »

Edmond Rostand

Je m’appelle Virginie, j’ai 36 ans, et je suis Infirmière.

Aujourd’hui, c’est la première fois.

C’est la première fois que j’ai dû laisser mes enfants tous seuls, cette nuit, sans quelqu’un pour les garder.

Je suis Infirmière en réa cardio, en douze heures, et nous devons tourner sur un planning jour / nuit.  Je suis mère célibataire. Mon aîné n’a que dix ans.

La plupart des services hospitaliers, tournent dorénavant en douze heures, afin de réduire le coût du personnel soignant d’autant plus que les effectifs ont été diminués.

Ce soir, je suis inquiète. Ma nourrice m’a laissé tomber, et je n’ai pas pu trouver quelqu’un pour me dépanner. J’ai fort heureusement, une gentille voisine qui m’a promis d’aller jeter un coup d’œil après son film du soir. Mais elle a quatre-vingts ans.

La penibilité du travail de nuit n’est malheureusement toujours pas reconnue à l’hôpital. Pour un euro et quelque de plus par heure travaillée une fois la nuit tombée,  j’accrois mon risque de développer une maladie cardio-vasculaire ainsi que celui de contracter un cancer. Je perds aussi mes facultés de concentration, et je dois payer une nounou à domicile pour faire garder mes enfants qui me coûte bien plus cher que cela ne me rapporte sur ma nuit.  Mais je n’ai pas le choix.

Mais ce n’est pas tout.

Hier matin, j’ai eu très peur, car j’ai manqué de m’endormir au volant en rentrant chez moi.

Je dors peu. Il faut que je rentre vite pour emmener les enfants à l’école le matin, pour aller les chercher le midi. Ah La cantine ! Les prix des tickets étant exorbitants, je suis obligée de les prendre à midi. L’après- midi, après une courte sieste, je retourne les chercher.  C’est ensuite l’heure des devoirs, de la douche, et du dîner. Puis c’est reparti pour une journée ou plutôt une nuit de travail en douze heures.

Ce serait gérable, si notre temps de travail était respecté. Mais à cause du manque de personnel, nous avons tous au bas mot une centaine d’heures supplémentaires qui n’ont évidemment toujours pas été payées.

Et pendant ce temps-là, chez moi les factures s’accumulent. Mais qui de nos jours accepte encore de travailler gratuitement ? Et bien certainement pas ma nourrice, qui attend son chèque à la fin du mois. Et il ne me viendrait pas à l’esprit de la payer en retard.

Contrairement à l’hôpital qui me doit des heures supplémentaires depuis des années.

Il est temps que je change de travail. C’est dommage, j’aime tellement ce service. J’y suis depuis bientôt huit ans, et il m’a apporté autant que j’espère lui en avoir apporté.

Le cœur. L’organe vital par excellence. Mes patients me réchauffent le cœur et m’apprennent à garder espoir. J’essaye de faire de même pour eux.

Le cœur lourd et plein d’angoisse à l’idée de savoir mes enfants seuls, j’attaque mon service. Il est vingt et une heure.

Je commence mon tour par Mme V. Elle est âgée de 27 ans et vient de subir une greffe cardiaque, il y quinze jours. J’entre dans sa chambre à pas de loup pour ne pas perturber son repos. Elle tourne son visage fatigué, vers moi et m’adresse son large sourire, celui qui me plaît tant  à voir tous les soirs, celui qui me rappelle pourquoi je suis encore là.

A côté d’elle, se trouve un poste de radio qui grésille et diffuse à l’instant même une petite musique pour le moins appropriée :

“Now all the little boys and girls around the town
Dreaming through the darkness till the moon goes down
But me and my baby gonna be up all night
Dancing under the moonlight
Moonshine, moonshine moon”

Moonshine,Katie Melua

Liens en rapport et ayant aidé à la réalisation de cet article :

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/01/06/23230-surmortalite-liee-travail-nuit

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-travail-de-nuit-augmente-le-risque-de-mortalite_28373

http://www.bichat-larib.com/revue.presse/revue.presse.resume.affichage.php?numero_etudiant=..&numero_resume=824

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/sommeil/travail-de-nuit-risque-accru-de-cancer-a-cause-des-perturbations-majeures-de-lhorloge-biologique_2553257.html

 

Tous mes remerciements à infirmiers.com pour le partage de cet article sur leur site: 

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/attaque-service-il-est-vingt-heures.html

 

J’attends d’autres témoignages, sur les thèmes qui vous tiennent à coeur, vous pouvez les déposer de manière anonyme sur mon adresse mail :

infirmiereinsoumise@gmail.com

3 Replies to “Virginie, Infirmière de Nuit”

  1. Qui mieux que moi peu comprendre ce que vous vivez, à travers vos lignes, je me suis identifiée à vous, trait pour trait, au même âge, j’ai été infirmière de nuit pendant 8 ans dans un centre de soins palliatifs, mère de 2 jeunes enfants. Nos journées ne commencent pas à 20h mais plutôt notre deuxième partie commence (mais que ferions nous pas pour venir en aide aux autres), on donne son temps, sa vie personnelle, sa santé jusqu’au jour où…le corps n’arrive pas à reprendre le dessus sur nos idéaux, notre vocation et sans crier gare, tout bascule…Burn-out, dépression, divorce, insomnie, complètement cassée de partout et toujours cette envie de vouloir venir en aide. Je vous félicite d’avoir écrit et fait savoir à qui veut l’entendre, que notre métier devrait être reconnu comme « pénible »,mal payé
    Je vous souhaite plein de courage pour la suite de votre carrière (en Belgique, retraite possible qu’à partir de 67 ans!) et prenez bien soin de vous.
    Bien à vous.

    Aimé par 1 personne

  2. Virginie,
    Je suis de tout coeur avec toi. Je suis manip radio en hopital public de banlieue. J’alterne jour nuit soir matin et également maman de 2 enfants.
    Je commence tout juste à ouvrir les yeux sur ce qui nous arrive. J’aime aider les gens et les soigner. On ne nous laisse plus faire notre travail dans la dignité de pouvoir être maman, mère de famille, soignante. On fait de nous des nevrosées pour 70 ct d’euros de majoration de l’heure de nuit! Qui aimerait laisser sa santé, sa famille, son conjoint pour si peu de reconnaissances hierarchiques. On veut transformer le soin en marchandise. Il faut etre rentable comme les salariés de lidl avec le sommeil en moins.C’est nous qui avons le traitement en tête et le poids a soulever. Et le coté humain du soin à assurer.heureusement que nos patients reconnaissent notre professionalisme dans ces situations plus que critiques liees au manque de moyens humains et financier. Bien a vous

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  3. Je suis infirmière moi aussi, je comprends et je valide tout ce que dit cette infirmiere.
    J’imagine bien son désarroi lorsqu’elle ses enfants seuls avec la peur que quelque chose arrive.
    Notre société déconne vraiment : nous devons prioriser les soins et l’éducation, ce ne sont pas des secteurs marchands mais ils sont essentiels’.
    Pour autant, nous continuons à sous payer les soignants considérant que puisque la majorité d’entre nous les trouve admirables… c’est suffisant. Idem pour les enseignants, surtout les jeunes diplômés qu’on envoie au front!!
    Une infirmière insoumise par nature et par nécessité. Anne
    PS

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