Virginie aux urgences

Dans lequel l’Infirmière, a, (passez moi l’expression) le cul constamment assis entre deux chaises.

 Ou comment une Infirmière jongle pour éviter chaque jour le dépassement de compétences.

« Le type qui a le coeur sur la main et le cul entre deux chaises ne peut que finir à l’hôpital »

Pierre Perret

Je m’appelle Virginie et je suis Infirmière.  J’ai 35 ans et cela fait dix ans maintenant que j’exerce dans un service d’urgences. J’adore mon métier et j’adore l’exercer dans ce service tout particulièrement.

J’aime tellement mon métier et j’y suis tant attachée, que je me suis auto – financée un diplôme universitaire de soins infirmiers en urgences vitales. Car bien évidemment, ce n’est pas l’hôpital public qui m’a financé ma formation,  malgré mes cinq années de demandes répétées. Cela vaut aussi pour mes collègues, car quel est l’intérêt de maintenir son personnel à niveau et de tout faire pour enrichir ses connaissances ? Certainement pas financier ! Ah oui l’intérêt c’est vrai, c’est le patient !!!!! Alors n’investissons pas !

Mais trêve de tergiversations et revenons en à nos moutons.

Je disais que j’adore mon métier et je suis passionnée par le fait que je peux l’exercer dans un service d’urgences.

Seulement voilà, plus ça va, moins ça le fait. Mon travail devient compliqué à gérer. Personne n’est sans savoir que nous vivons en pleine crise financière hospitalière, avec des budgets de plus en plus réduits.  Du personnel paramédical non remplacé, des locaux  et du matériel vétuste, sont notre quotidien aussi bien que de travailler avec des médecins intérimaires.

  Je me retrouve par conséquent constamment coincée.

Coincée par ces médecins intérimaires payés rubis sur l’ongle qui me disent, faute de savoir quoi prescrire : « Fais comme d’habitude ». Coincée toujours par ces mêmes médecins, mais alors cette fois, ceux qui savent prescrire, par un « Fais donc comme je fais dans mon service, c’est ça qui doit être fait et non pas comme chez vous! Votre protocole, c’est n’importe quoi!  » Coincée encore et toujours par ces mêmes intérimaires, mercenaires, qui ne sont visiblement pas là, en tout cas en ce qui concerne certains d’entre eux, pour abattre du travail, leur demandant désepérement quand est ce qu’ils comptent aller voir, M. D 93 ans qui vient pour altération de l’état général et qui attend depuis maintenant six heures dans un couloir.

Mais je suis aussi coincée par bien d’autres éléments et d’autres personnes.

 Pour exemple, je suis coincée par l’interne. Qui m’engueule parce que je lui ai fait remarquer qu’elle s’était trompée dans sa prescription. Et que ce n’est pas mon rôle de le lui faire remarquer. Parce qu’elle sait très bien ce qu’elle fait. Coincée par le fait que je dois refuser d’appliquer ladite prescription, coincée par le fait qu’elle n’a même pas de médecin senior pour la chapeauter, et donc personne à qui se référer et du coup, moi non plus. Coincée par les aides soignants qui me disent que, moi aussi, je dois les aider à faire leur boulot, parce que ça fait partie de mon rôle propre et que « tu n’y mets vraiment pas du tien quoi ». Car effectivement, après avoir installé le patient, fait ses soins, tout cela en un temps record en faisant attention à chaque instant d’éviter la faute professionnelle qui me pend au nez car je manque de temps tout cela en essayant d’en gagner un maximum en restant humaine…. et bien oui il est évident que je peux prendre trente secondes pour vider mes poubelles. Mais que, si de temps en temps je les oublie, ce n’est pas par manque de volonté, mais juste parce que ces trente secondes je m’en suis servie pour aller réévaluer la douleur du patient précédent.

Et puis au milieu, coincés avec moi,  entre ma conscience professionnelle et ces aléas, et bien il y a les patients.

Ces patients qui finissent par perdre confiance. Car les gens ne sont pas dupes et sentent bien que nous faisons de notre mieux, nous soignants. Mais le doute subsiste. Peut on encore aujourd’hui faire confiance à ces soignants? Avec un tri de plus en plus difficile à faire, à l’accueil des urgences, nous nous retrouvons seuls, nous infirmiers, avec pour unique atout notre expérience. Pouvoir évaluer la gravité d’une situation en seulement quelques secondes relève d’un jeu d’équilibriste permanent et nous sommes du coup, constamment sur la corde raide.

Nous infirmiers, devons nous débrouiller à la fois pour évaluer les patients  la plupart du temps, sans back up médical.  Le tout en essayant de faire au mieux, en essayant au maximum de satisfaire chaque patient dans sa requête. En essayant d’aller les voir régulièrement pour leur dire, et bien que non, nous ne les avons pas oublié. En essayant d’attraper un médecin au vol pour qu’il prescrive un antalgique supplémentaire en attendant, car ceux du protocole d’accueil ne suffisent plus. En essayant d’être une oreille attentive face à la détresse psychologique, même si nous n’avons tout au plus que trois minutes par patients à l’accueil.

Aujourd’hui, la problématique est telle que, soit je me trouve un don subi pour l’ubiquité, soit je me fais greffer un bras supplémentaire, soit je finis comme tant d’autres par les baisser, les bras.

Et savez vous ce qui m’a fait le plus réfléchir dernièrement ? C’est LA petite phrase d’une de mes collègues aide soignante qui elle aussi n’en pouvait plus à la fin d’une de ces pénibles journées, lorsque assaillie par la culpabilité en lui disant que je laissais tous mes patients à leur triste sort, elle m’a sorti en guise de réponse :

 » Fais comme moi, laisse tomber »

Et bien non, je ne veux pas laisser tomber, car non je ne travaille pas toute la journée avec des cartons mais avec des êtres humains. Qui viennent nous voir pour toutes sortes de raisons. Qui viennent pour être écoutés et que leur souffrance, qu’elle qu’elle soit, soit entendue et prise en compte.  C’est notre rôle à tous, nous soignants.

Je tiens à rappeler que nous ne sommes  pas là pour effectuer de la rentabilité, mais bien pour assurer un travail humain, de qualité, à l’écoute et au service des patients.

Car oui, il existe encore des médecins, des infirmiers et des aides soignants qui font leur travail correctement, qui ont une conscience professionnelle jusqu’au bout des ongles, mais ce ne sont malheureusement jamais ceux là dont on se souvient….

Et oui, aujourd’hui, les médecins,  infirmiers et aides soignants qui restent travailler à l’hôpital parce qu’ils croient encore au service public ou bien parce qu’ils n’ont pas d’autre choix sont à bout, assaillis par la culpabilité, le manque de temps faute de collègues remplacés et de moyens ….

Au final, et pour en revenir à nous autres, infirmiers, l’image de notre profession paramédicale est ternie, entachée … Nous sommes mis dans le lot, assimilés à une foultitude d’éléments négatifs apparaissant dans la prise en charge globale de nos patients.

Je vous pose donc la question  aujourd’hui, que me reste t-il à faire ? Partir ? Changer de profession contre mon gré ? Ou me battre pour mes patients avec le peu de collègues qui me reste encore car les autres ont fini par rendre  leur tablier ? Que faire pour le moment si ce n’est faire de mon mieux et ne pas oublier de payer ma cotisation annuelle  à mon assurance professionnelle, auquel je l’espère n’avoir jamais besoin de recourir?

Et puis Bon Dieu, quand est ce que je pourrais (je suis obligée d’employer le conditionnel) réellement exercer MA profession, jusqu’au bout en réalisant de réelles prises en charge relevant uniquement de mon rôle ? Ce rôle qui est précisément décrit dans le Code de la Santé Publique ? Cette profession pour laquelle j’ai fait trois ans et demi d’études ? Mais quelle est donc cette profession déjà ? Et bien oui, c’est celle inscrite en gras sur mon diplôme d’ Etat :  INFIRMIERE !

Liens en rapport avec cet article :

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCode.do?idArticle=LEGIARTI000006913888&idSectionTA=LEGISCTA000006190610&cidTexte=LEGITEXT000006072665&dateTexte=20180111

http://www.lemonde.fr/sante/article/2017/11/26/la-remuneration-des-medecins-interimaires-dans-les-hopitaux-sera-plafonnee-en-janvier-2018_5220593_1651302.html

http://www.copacamu.org/spip.php?article525

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