Deuxième année

« Une photographie prend vit dans une seconde qui se meurt ».                                                  

Remy Donnadieu.

 

 Je m’appelle Virginie, j’ai vingt-quatre ans et je suis infirmière depuis deux ans maintenant.

Aujourd’hui, je soigne un patient vacancier. Il s’est cassé la jambe en randonnant. Rien de bien grave.

Il est australien. Je suis la seule du service à être bilingue, alors c’est moi qui m’occupe des anglophones. C’est établi. De base. Je fais la traduction pour tout le monde. Les secrétaires à l’accueil. Le médecin pour les explications. Mes collègues infirmières pour les soins. Et encore le médecin pour les consignes de sorties ou bien expliquer l’hospitalisation.

Ce patient, il est rigolo. Avec sa femme, ils sont mignons tous les deux. Ils sont entre deux âges. Ils s’aiment et ça se voit. Ils ne sont pas désespérés d’avoir gâché leur périple. Au contraire. Ils en plaisantent. Ils me parlent de leur famille. De leurs enfants. De leurs parents dont ils se sont occupés jusqu’à la fin. Et puis ensuite, à l’heure de la retraite, de leur décision de partir sac à dos sur l’épaule parcourir l’Europe.

Je fais le plâtre de ce charmant Monsieur. On papote, on rigole, on échange, je lui donne les consignes de base. Je lui dis de voir un médecin dans quelques jours en Angleterre. C’est là où ils vont loger. Chez un cousin le temps de sa convalescence. Après, une fois que sa fracture sera consolidée, ils ont déjà décidé de continuer leur périple. C’est une certitude.

Le moment de se quitter arrive. Je n’en n’ai pas envie. Mais alors pas du tout. J’installe mon patient dans un fauteuil roulant. Je les accompagne à la salle d’attente, où un taxi les attend. La femme sort un appareil photo de sa besace.

Elle le tend à ma collègue en m’expliquant qu’elle souhaite une photo d’eux avec moi. Je suis surprise, interloquée, mais j’accepte.  Sur le cliché Polaroid qui apparait, on me voit entre elle et lui. Elle, debout et lui dans un fauteuil roulant, sa belle résine plâtrée d’un bleu luisant car elle est à peine sèche. Moi au milieu, la main sur la poignée du fauteuil roulant, et elle, passant son bras autour de ma taille.  Nous avons tous les trois un sourire jusqu’aux oreilles.

Puis, je l’aide à grimper sa patte folle dans le taxi, et je les regarde partir.

Pour de nouveaux horizons. Je jette un coup d’œil au fauteuil vide. Puis, je le scrute pendant de longues secondes. En me disant que je ne les reverrai plus jamais. En me disant que je n’ai pas pensé à leur demander un Polaroid que j’aurai pu conserver.

Aujourd’hui, je suis dans l’album-photo de ces gens. Un album qui raconte leur périple à travers l’Europe. Le périple de toute une vie. J’imagine alors, le fameux cliché. Coincé entre les châteaux de la Loire et les calanques de Cassis.

Aujourd’hui, à l’autre bout du monde, je sais que je suis en photo quelque part.

 

2 Replies to “Deuxième année”

  1. Très beau ce témoignage et cet instant de vie.
    On aimerait se rappeler tous ces moments ces belles rencontres vécues auprès de nos patients.
    Vous le racontez fort bien
    Merci

    J'aime

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