Les souvenirs

 

« Le chagrin aiguise les sens; il semble que tout se grave mieux dans les regards après que les pleurs ont lavé les traces fanées des souvenirs ».

Romain Rolland

Je m’appelle Virginie, j’ai trente-neuf ans et je suis infirmière.

En ce jour de repos,  je prends le chemin de la ferme. Avec insistance, mon fils m’a réclamé d’aller saluer les vaches.

Il faut se rendre dans la montagne. La route est sineuse. Bordée d’arbres aux magnifiques couleurs de l’automne. Quelques gouttes de pluie s’écrasent sur le pare-brise. La voiture grimpe. Il n’y a personne. Il est tôt. L’odeur des feuilles mortes envahie l’habitacle. Je me rends compte que je n’y suis pas montée depuis bientôt deux ans. Et là je me souviens. En m’approchant de plus en plus de la ferme. Je me souviens pourquoi.

Là sur la gauche tout d’abord. Le vieux monsieur qui a fait son infarctus. Il s’occupait de sa femme démente. Ils ne pouvaient compter que l’un sur l’autre. Il a dû partir à l’hôpital. Et elle, complètement perdue avec lui.  Paniquée, comme une enfant, elle lui tournait autour en salle de décochage. Seule la main chaude de son mari dans la sienne pouvait la rassurer. Faute de place, ils n’ont pas pu être mis dans le même chambre.

J’emprunte alors la route sur la droite, juste après le moulin.  Avant d’arriver à la ferme,  il y a le grand chêne qui fait office de rond point. Et juste derrière lui, deux maisons.

La première, c’est celle du monsieur au défibrillateur. Le pauvre. Il nous avait appelé à cause d’un petit dérèglement. Ce dernier n’arrêtait pas de lui envoyer des décharges, visiblement sans raison. Un défaut de paramétrage. On avait dû le transporter en soins intensifs. Une heure de route.

J’aperçois ensuite la deuxième maison. Celle pour laquelle je sais pourquoi je ne suis pas venue trainer dans les parages depuis si longtemps.

C’était  par une nuit froide d’Octobre. Vers deux heures du matin.  L’entrée donnait directement sur le salon. Allongé sur le canapé dans la pièce sombre, la tête remontée par un coussin, un homme, la quarantaine environ, gémissait de douleur. La sueur perlait sur son front.

On a fait vite.  Son pronostic vital paraissait dès le départ engagé. On l’a transporté dans notre petit hôpital de proximité. Le scanner a révélé un anévrisme de l’aorte abdominale en train de se fissurer. Il était alors quatre heures du matin. Dans l’urgence, nous l’avons transféré pour qu’il se fasse opérer dans les meilleures conditions. Pendant le transport, toujours conscient, je l’ai vu s’enfoncer. On a couru au bloc. Là bas, dans un sursaut de conscience, à l’entrée de la salle de réveil, il m’a attrapé la main. Il a cherché à se raccrocher à mon regard. Ses yeux gris profond ont pénétré les miens.  Dans un dernier effort, quelques mots on pu franchir ses lèvres:   « J’ai peur de mourir ».

Le regard brouillé par un sentiment d’impuissance,  je n’ai trouvé qu’une seule chose à lui dire: » Vous ne pourriez pas être dans meilleur endroit pour vous faire soigner, vous êtes entre les meilleures mains ».  Je savais que ce serait probablement une des dernières phrases qu’il entendrait.

Il est resté huit heures au bloc. Il est mort sur la table.

Le bruit de la pluie contre la carrosserie me sort de mes pensées.

Je bifurque à gauche. Je rentre par le petit chemin qui mène à la grande bâtisse. Là où dorment les animaux, bien au chaud.  Je sors de la voiture.  Je détache mon fils de son siège auto. Les yeux plein de larmes, mon regard croise le sien, interrogateur. Je lui prends la main. Aujourd’hui, nous allons voir les petits veaux.

« Parfois on regarde les choses
Telles qu’elles sont
En se demandant pourquoi
Parfois, on les regarde
Telles qu’elles pourraient être
En se disant pourquoi pas
Il y a lalala
Si l’on prenait le temps »
Vanessa Paradis

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