La petite fille du bout du couloir

« Accroche ton chariot à une étoile »

Ralph Waldo Emerson

 

Je m’appelle Virginie, j’ai vingt-et-un ans et je suis étudiante infirmière. Je suis étudiante infirmière en deuxième année.

Je sors du plus beau stage de ma vie. Le plus dur aussi. C’était dans un grand hôpital pédiatrique parisien. En service de médecine, spécialisé dans le traitement de la mucoviscidose.

Je suis contente, j’ai eu une super note. Aussi bien sur le stage global que sur l’épreuve pratique. Les chambres implantables n’ont plus de secret pour moi.

Je suis à la fois triste et contente. Contente que tout se soit si bien passé, mais triste aussi de devoir laisser cette petite fille seule le soir. Celle de la chambre-du-bout-du-couloir, à l’entrée du service. Celle que j’entendais pleurer tous les soirs en me rendant à mon vestiaire.

A force de l’entendre pleurer, je suis rentrée dans sa chambre un soir. C’était un vendredi. J’avais mon sac sur le dos, prête à bondir hors de l’hôpital afin de m’adonner à ma vie nocturne d’étudiante parisienne en week-end.

En marchant à pas pressés, pour pouvoir récupérer ma liberté, j’ai entendu un gémissement en provenance de la chambre-du-bout-du-couloir. Soupirant, je me suis arrêtée. Ma conscience m’ordonnait de pousser cette porte entrebâillée pour m’assurer de l’état de l’enfant. Tiraillée entre l’envie de partir et ma conscience, j’ai fini par entrer. La petite fille sanglotait sous son drap d’hôpital, serrant sa poupée-doudou entre ses bras. La raison de ses pleurs : sa maman lui manquait. Comme tous les soirs, cette dernière avait dû rentrer chez elle afin de prendre soin du reste de la fraterie. J’imagine aujourd’hui cette mère, alors que moi-même j’en suis une, déchirée entre son domicile et l’hôpital, meurtrie dans sa chair d’avoir à abandonner son enfant le soir, le cœur arrachée de ne pouvoir prendre dans ses bras sa fille malade réveillée au milieu de la nuit par ses quintes de toux.

J’avais vingt et un ans et j’étais étudiante infirmière à ce moment-là.

J’ai retiré mon sac à dos. Je me suis assise sur son lit. Et je lui ai caressé la tête pour l’apaiser. Je lui ai remonté sa couverture et je l’ai bordé. Je suis restée là jusqu’à ce qu’elle s’endorme, et un peu après aussi. Il faisait nuit noire, et par la fenêtre, Paris transperçait par le volet de la chambre dans un jeu d’ombres et de lumières. Sa respiration a fini par devenir plus régulière dans son sommeil. Elle avait l’air apaisée.

Alors seulement à ce moment-là je me suis levée.  Mon sac à dos sous le bras, je l’ai regardé une dernière fois avant de refermer la porte. En sortant, j’ai croisé l’infirmière de nuit, qui, avec un grand sourire m’a demandé ce que je faisais encore là. Je n’ai pas eu besoin de répondre, elle le savait très bien. Il était minuit. Mon service était fini depuis maintenant trois heures.

Je compris ce soir-là, que jamais au grand jamais, je n’exercerai en pédiatrie. Le cœur trop fendu, le souffle coupé à côtoyer ces enfants, je ne pourrai plus le reprendre pour pouvoir les accompagner sans y laisser mon âme, mon corps tout entier.

Je passais la nuit à réfléchir et à pleurer toutes les larmes de mon corps.

Le lundi soir suivant, et tous les soirs jusqu’à la fin de mon stage, je me rendis dans la-chambre-du-bout-du-couloir. Je faisais au préalable un tour à la petite bibliothèque du service. Je choisissais chaque jour avec soin, un livre différent.  Je m’asseyais alors au bord du lit de la petite fille, pour lui lire l’histoire. Il y eut tour à tour des princesses, des monstres, des animaux fantastiques, des sorcières et des fées qui finir par sécher les larmes de l’enfant, la rêverie prenant ainsi place dans son esprit, et l’aidant à supporter ses instants de solitude.

Une fois le livre refermé, j’éteignais la lumière et j’attendais que sa respiration se calme. J’attendais un long moment qu’elle s’endorme en contemplant les toits Haussemanniens, baignés par la ville Lumière.

Je me rendais ensuite au vestiaire et courait dehors, les yeux luisant de larmes entre les bâtiments pour rejoindre la sortie.

Devant, à cheval sur sa moto, mon ami m’attendait. Etait-ce mon copain, mon ami-câlin, que sais-je d’autre encore, je ne sais pas trop et lui non plus d’ailleurs. Tout ce que je sais, c’est qu’il était là pour moi. Tous les soirs. Il me serrait fort dans ses bras, faisait semblant de ne pas voir mes yeux bouffis car il savait que je détestais pleurer devant les autres, me tendait alors un casque en me faisant signe de monter derrière.

Après quelques zig-zag entre les voitures, on prenait le périphérique. A tout allure. L’air me grisait, et c’est seulement à ce moment-là, que j’arrivais à retrouver mon souffle. Une fois arrivés à destination, on s’allongeait dans l’herbe. Sur le champ de Mars. A contempler les étoiles. Tous les soirs. Tous les soirs pendant ce stage, il a été mon ballon d’oxygène. Ce souffle, cet air, ces poumons, que d’autres, ces enfants ne retrouveront jamais.

Quant à elle, son image flottait dans le ciel, parmi ces étoiles.

Aujourd’hui, je ne peux pas vous dire quel était son prénom.

Je l’ai oublié. Est-ce que je n’ai peut-être pas tout fait pour ne plus m’en souvenir ? Pour ne pas avoir à trop souffrir, à vivre avec ce sentiment permanent qui vous prend à la gorge et vous déchire les entrailles lorsqu’un patient a touché votre cœur ?

Ce qui est certain, c’est que son visage est resté gravé à jamais dans ma mémoire. Et pour moi elle restera à tout jamais la petite fille-de-la-chambre-du-bout-du-couloir.

 

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