Virginie, Infirmière de Nuit

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière »

Edmond Rostand

Je m’appelle Virginie, j’ai 36 ans, et je suis Infirmière.

Aujourd’hui, c’est la première fois.

C’est la première fois que j’ai dû laisser mes enfants tous seuls, cette nuit, sans quelqu’un pour les garder.

Je suis Infirmière en réa cardio, en douze heures, et nous devons tourner sur un planning jour / nuit.  Je suis mère célibataire. Mon aîné n’a que dix ans.

La plupart des services hospitaliers, tournent dorénavant en douze heures, afin de réduire le coût du personnel soignant d’autant plus que les effectifs ont été diminués.

Ce soir, je suis inquiète. Ma nourrice m’a laissé tomber, et je n’ai pas pu trouver quelqu’un pour me dépanner. J’ai fort heureusement, une gentille voisine qui m’a promis d’aller jeter un coup d’œil après son film du soir. Mais elle a quatre-vingts ans.

La penibilité du travail de nuit n’est malheureusement toujours pas reconnue à l’hôpital. Pour un euro et quelque de plus par heure travaillée une fois la nuit tombée,  j’accrois mon risque de développer une maladie cardio-vasculaire ainsi que celui de contracter un cancer. Je perds aussi mes facultés de concentration, et je dois payer une nounou à domicile pour faire garder mes enfants qui me coûte bien plus cher que cela ne me rapporte sur ma nuit.  Mais je n’ai pas le choix.

Mais ce n’est pas tout.

Hier matin, j’ai eu très peur, car j’ai manqué de m’endormir au volant en rentrant chez moi.

Je dors peu. Il faut que je rentre vite pour emmener les enfants à l’école le matin, pour aller les chercher le midi. Ah La cantine ! Les prix des tickets étant exorbitants, je suis obligée de les prendre à midi. L’après- midi, après une courte sieste, je retourne les chercher.  C’est ensuite l’heure des devoirs, de la douche, et du dîner. Puis c’est reparti pour une journée ou plutôt une nuit de travail en douze heures.

Ce serait gérable, si notre temps de travail était respecté. Mais à cause du manque de personnel, nous avons tous au bas mot une centaine d’heures supplémentaires qui n’ont évidemment toujours pas été payées.

Et pendant ce temps-là, chez moi les factures s’accumulent. Mais qui de nos jours accepte encore de travailler gratuitement ? Et bien certainement pas ma nourrice, qui attend son chèque à la fin du mois. Et il ne me viendrait pas à l’esprit de la payer en retard.

Contrairement à l’hôpital qui me doit des heures supplémentaires depuis des années.

Il est temps que je change de travail. C’est dommage, j’aime tellement ce service. J’y suis depuis bientôt huit ans, et il m’a apporté autant que j’espère lui en avoir apporté.

Le cœur. L’organe vital par excellence. Mes patients me réchauffent le cœur et m’apprennent à garder espoir. J’essaye de faire de même pour eux.

Le cœur lourd et plein d’angoisse à l’idée de savoir mes enfants seuls, j’attaque mon service. Il est vingt et une heure.

Je commence mon tour par Mme V. Elle est âgée de 27 ans et vient de subir une greffe cardiaque, il y quinze jours. J’entre dans sa chambre à pas de loup pour ne pas perturber son repos. Elle tourne son visage fatigué, vers moi et m’adresse son large sourire, celui qui me plaît tant  à voir tous les soirs, celui qui me rappelle pourquoi je suis encore là.

A côté d’elle, se trouve un poste de radio qui grésille et diffuse à l’instant même une petite musique pour le moins appropriée :

“Now all the little boys and girls around the town
Dreaming through the darkness till the moon goes down
But me and my baby gonna be up all night
Dancing under the moonlight
Moonshine, moonshine moon”

Moonshine,Katie Melua

Liens en rapport et ayant aidé à la réalisation de cet article :

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2015/01/06/23230-surmortalite-liee-travail-nuit

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-travail-de-nuit-augmente-le-risque-de-mortalite_28373

http://www.bichat-larib.com/revue.presse/revue.presse.resume.affichage.php?numero_etudiant=..&numero_resume=824

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/sommeil/travail-de-nuit-risque-accru-de-cancer-a-cause-des-perturbations-majeures-de-lhorloge-biologique_2553257.html

 

Tous mes remerciements à infirmiers.com pour le partage de cet article sur leur site: 

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/attaque-service-il-est-vingt-heures.html

 

J’attends d’autres témoignages, sur les thèmes qui vous tiennent à coeur, vous pouvez les déposer de manière anonyme sur mon adresse mail :

infirmiereinsoumise@gmail.com

Dessine moi une Infirmière

Je m’appelle Virginie, j’ai 44 ans, et je suis infirmière en pédiatrie.

Aujourd’hui, c’est la première fois.

C’est la première fois que je suis si surprise.

C’est la première fois que je suis si surprise par le dessin d’un enfant.

C’est la première fois qu’une représentation de moi-même, enfin plutôt de ma profession m’a autant ébranlé.

Quelques petites explications s’imposent.

Aujourd’hui, comme souvent, une petite patiente m’a fait un « cadeau » de remerciement.

Tout en me tendant fièrement son œuvre, l’enfant a murmuré timidement à mon oreille :

—Tiens, c’est toi sur mon dessin.

Sur une feuille quadrillée, de manière très appliquée, figurait en effet une infirmière. Cette dernière était représentée, avec sur son torse une énorme croix dessinée en rouge vif, qui m’a sautée à la figure.

Cette image n’a cessé de me trotter dans la tête pendant le reste de mon service.

Car elle avait eu un effet vraiment négatif sur moi. Pourtant, rien ne me fait plus plaisir que de recevoir une œuvre de mes petits patients surtout lorsqu’elle rend hommage à notre profession.

Le soir, en rentrant chez moi, à tête reposée et en y regardant de plus près,  j’ai enfin réalisé ce qui m’avait frappé sur cette représentation.

Le parallèle avec le roman de N. Hawthorne était une évidence.

Cette croix aurait pu être pour moi la représentation en version paramédicale, de la Lettre Ecarlate.

La Lettre Ecarlate ? Cela vous parle ? Allez un petit effort, faites appel à votre mémoire.

ça y est, ça vous revient ? C’est le roman de N. Hawthorne, un classique de la littérature américaine, dans lequel, l’héroine, en guise de condamnation, doit porter la lettre A en rouge écarlate, brodée sur sa poitrine, signe de son crime, et révélateur de ce qu’elle a fait aux yeux de tous.

Le parallèle dans ma tête fut frappant.

Est-ce que moi aussi, finalement, je porte la croix brodée sur mon corsage, comme le symbole d’une quelconque « infamie » ? C’était la première fois que je me posais la question, et pourtant pas la première fois que j’étais représentée ainsi sur un dessin enfantin.

Aujourd’hui, je ressentais alors ce symbole, brodé comme une punition, me renvoyant ainsi à un jugement négatif de ce que je suis.

Le questionnement soulevé par ce dessin était alors évident à mes yeux. Ai-je honte aujourd’hui de porter aux yeux de tous le fait, que je sois infirmière ?

Et bien dans les circonstances actuelles, oui peut-être. De la manière actuelle dont on m’oblige à exercer ma profession, certainement.

Avant, lorsque l’on me demandait quelle profession j’exerçais,  je l’annonçais fièrement ; maintenant, c’est à peine si je ne baisse pas les yeux.

Mais alors, est-ce que cette vision de l’Infirmière est la même dans l’inconscient collectif ?

Dans le Lettre Ecarlate de N. HAWTHORNE, l’auteur dénonce la société, en abordant « le jugement public », l’opinion de masse.

La problématique qui en découle alors revient à la suivante : est-ce que l’opinion publique a elle-même un jugement négatif à l’égard de la profession infirmière actuellement ?

Mais revenons-en à notre livre. Fort heureusement l’héroïne, arrive à renverser la situation et à force de travail, « finit par devenir un symbole d’humilité et de générosité ».

« La haine que la société voue à l’héroïne se voit alors transformée progressivement en respect ». Rappelons-nous aussi que l’héroïne finit par recouvrir sa Lettre de fils d’or.

Au souvenir de cette fin positive, je me suis rappelée pourquoi j’avais souhaité exercer cette profession.

A nous donc aussi, de recouvrir notre symbole de fils d’or et de le porter comme une fierté.

A nous de ne pas nous laisser influencer par l’image négative à laquelle certaines institutions veulent nous réduire, et à nous aussi de prouver à nos patients que c’est NOUS, soignants, qui pouvons changer les choses.

Assise sur mon canapé, j’écoute KT Tunstall :

« Suddendy I see

This is what I want to be »

 

Sources ayant aidé à la réalisation de cet article avec tous mes remerciements:

Virgine est en grève

« Le cœur est humain, dans la mesure où il se révolte. »

Georges Bataille

Je m’appelle Virginie, j’ai 27 ans et je suis infirmière.

Aujourd’hui, c’est la première fois.

C’est la première fois que je suis gréviste et que j’ai manifesté.  Je n’ai aucune appartenance politique particulière, je n’ai jamais été une révoltée dans l’âme et j’ai toujours me semble-t-il été un bon petit soldat de la fonction publique.

Nous sommes au mois d’octobre, par la véranda de ma maison, j’aperçois le soleil couchant sur les vignes, ma tasse de tisane fumante sur les mains, les écouteurs de mon MP3 vissé sur les oreilles et j’écoute  « Counting Stars » de One Republic.

Mon copain s’approche de moi et me serre dans ses bras. Tout à l’heure au dîner, je me suis énervée car il ne comprenait pas pourquoi j’étais allée perdre mon temps dans une manifestation qui « comme d’habitude ne mènera à rien, à part quelques centimes sur ta fiche de paye ». Il ne comprend pas. Il n’arrive pas à comprendre que ce n’est pas pour ça. Que je ne suis pas là pour me battre pour mon salaire, pour l’argent, ou pour l’allongement de la durée de ma pause café. Si seulement on en était là …. Il ne comprend pas pourquoi j’ai parcouru aujourd’hui plus de cinquante kilomètres pour me mêler à une foule d’inconnus, qui sont mes pairs, et que nous sommes là pour défendre la même cause qui est, la dignité humaine. A l’hôpital, nous n’avons plus le temps de prendre soin de nos patients.

L’autre jour, je regardais le reportage de Cash Investigation sur une chaine de supermarchés dont je ne citerai pas le nom. J’ai dit à mon copain que moi non plus je n’avais pas le temps d’aller faire pipi et que moi aussi je restais debout pendant douze heures d’affilée. La journaliste a ensuite traité ces conditions de travail comme inhumaines. Mais moi aussi à l’hôpital, je fais ça tous les jours, et je n’avais pas réalisé que ce n’était pas normal.

Mais je ne manifeste pas pour cela non plus.

Je manifeste car je ne comprends pas pourquoi j’ai dû laisser Mme X, 92 ans pendant 48 heures sur un brancard, parce qu’il n’y avait pas de lit pour elle dans l’hôpital.  Je manifeste parce que M.T a dû faire ses besoins devant tout le monde derrière un paravent de fortune dans le couloir. Je manifeste parce que je n’ai pas eu le temps de « prendre le temps » de savoir pourquoi Mme F. pleurait ce matin. Je manifeste parce que, je n’avais pas assez de draps propres pour changer le lit souillé de Mme C.  Je manifeste parce que je n’ai pas eu le temps d’avoir un mot de réconfort pour consoler la famille de Mme V. qui vient de décéder. Je manifeste, parce que je n’ai pas eu le temps de répondre aux questions de la maman de la petite Heloise, face à son inquiétude quant à l’hospitalisation de sa fille. Je manifeste parce que aujourd’hui, à l’accueil des urgences,  j’ai dû faire le tri de plus de cinquante patients, sans appui médical, à la limite du dépassement de mes compétences. Je manifeste parce qu’il m’est interdit dorénavant de réaliser les transmissions orales de mes patients à la collègue qui me relève pour que l’administration puisse me payer un quart d’heure de moins. Je manifeste parce qu’il y a quinze ans de cela, l’administration ne montait pas les soignants les uns contre les autres dans le but de diviser pour mieux régner.

Je manifeste pour toutes ces raisons, et mes collègues doivent en avoir tout autant.

A cette pensée, une larme roule sur mon visage. Je serre plus fort les bras qui m’enlacent. Les mots de la chanson raisonnent dans mes écouteurs :

I am just doing what we are told

Everything that kills me makes me feel alive.

Quand le soignant n’arrive pas à devenir patient….

Rien n’adoucit la douleur comme d’en faire part à quelqu’un qui la doit partager.
Citation de Pedro Calderon de la Barca ; Le geôlier de soi-même (1635)

Je m’appelle Virginie, j’ai 54 ans, et je suis infirmière.

Je devrai plutôt dire, je m’appelle Virginie, je suis célibataire, je vis seule dans un minuscule appartement parisien, dont j’ai du mal à payer le loyer chaque mois et je suis infirmière.

Aujourd’hui, c’est la dernière fois.

Je jure que ce sera la dernière fois.

C’est le matin, en ce début du mois de juillet, le soleil pointe son nez, se reflétant sur les toits parisiens. Accoudée à mon petit balcon, je fume ma troisième clope depuis que je me suis levée. Je n’ai pas bien dormi.

J’ai encore eu mal toute la nuit.

J’écoute les Eagles, Hotel California, qui passent à la radio. Il est cinq heures du matin.

Aujourd’hui, je jure que c’est la dernière fois, mais je ne peux pas m’en passer, j’ai trop mal et il faut que je tienne la journée. Je suis presque au bout. Plus que quelques mois.

Aujourd’hui, j’ai quarante patients à charge. Je suis infirmière en gériatrie.

Entre les toilettes au lit, les pansements et le tour des médicaments, je n’ai plus le temps de m’attarder auprès d’eux. Je suis seule infirmière, et mes collègues aides-soignantes sont en sous effectifs. Nous sommes obligées de travailler à la chaîne, dans la totale déshumanisation du patient.

Je ne peux plus travailler ainsi, mais je n’ai pas le choix. Manque de moyens selon la direction.

Les patients sont levés à six heures du matin, et couchés à six heures du soir. Entre temps, ils auront eu trois repas, une toilette, leurs pansements et leurs médicaments. Le tout réalisé à la chaîne, au plus vite, afin de rentabiliser le personnel.

Et ensuite une nouvelle journée recommencera. Sans fin. Enfin si, bientôt pour moi j’espère.

Deux années en arrière, je me suis bloquée le dos. Le médecin m’a dit que j’avais plusieurs hernies discales et qu’il était urgent de me faire opérer. J’ai entendu, mais j’ai refusé. Je ne pouvais pas me permettre financièrement de me faire arrêter si longtemps alors que je suis si proche de la fin et que je n’ai plus que quelques mois à faire.

Aujourd’hui, je dois aller travailler, malgré la douleur lancinante dans ma cuisse droite; je ne peux pas me permettre de m’arrêter, je suis si prêt du but.

Une fois à la retraite, j’irai en Californie…. avant de me faire opérer. Je veux voir les rues de San Francisco, comme dans les chroniques du même nom.

Ce matin il faut que j’y aille. Je suis dans la salle de bains. Face à mon miroir. J’ouvre le tiroir, et j’en sors les antalgiques puissants que j’ai subtilisé ces derniers jours. J’ en avale trois pilules. D’habitude c’est deux, mais là j’ai trop mal …. Et puis c’est la dernière fois. Je me suis jurée que ça l’était.

Hier, j’ai dû en prendre un en plus, sur mon lieu de travail, la douleur étant trop intense… et ma collègue de nuit a dû me couvrir et finir mon tour…Elle m’a allongé discrètement dans un coin du poste de soins et m’a dit de me reposer avant de rentrer chez moi. Elle sait. Ils savent tous ce que je fais. Mais personne ne dit rien.

Je me rallonge sur mon lit le temps que les cachets fassent effet.

La chanson se termine ….les derniers mots résonnent dans ma tête …. But you can never leave….

Pour ne pas oublier nos pairs….

Je dédicace cet article à tous les infirmier(e)s qui ont donné leur vie pour leur profession.

« Le suicide est la dernière crise d’une maladie morale. ». 

Honoré de Balzac ; Le médecin de campagne (1833)

Je m’appelle Virginie, j’ai 36 ans et je suis Infirmière.

Aujourd’hui, c’est mon dernier jour.

Je m’appelle Virginie, j’ai 36 ans, je suis mariée, j’ai deux enfants et je suis Infirmière devrais-je plutôt dire.

C’est ma profession. Ce dimanche matin, je viens de rentrer chez moi, après ma garde de nuit dans mon service . On est dimanche. Ma grand mère dirait que c’est le  jour du Seigneur.

ll est dix heures. Je suis partie en retard. Comme d’habitude, dirait mon mari. On est dimanche.

Du coup, il est parti au parc avec les enfants. La plus petite, âgée de dix-huit mois, se réveille aux aurores. Je sais qu’il est en train de la pousser sur la balançoire et qu’elle en hurle de bonheur. J’ai cette vision de mon bébé, emmitouflée dans son manteau, qui essaye d’attraper le soleil, un grand sourire sur son visage.

J’ai cette vision alors que je suis allongée sur notre lit, au travers du vasistas de notre chambre.

Ce matin, je suis rentrée en retard, je n’ai pas pu partir et laisser seule, cette jeune Infirmière, tout juste diplômée, alors que le service est plein. Elle avait les larmes aux yeux, lorsque je lui ai dit que nous n’avions même plus de temps pour faire des transmissions orales et qu’il fallait qu’elle lise les dossiers. Alors je me suis assise à côté d’elle. Et je lui ai tout expliqué.

Qu’il fallait faire le tour des prises de sang en premier. Qu’ensuite viendrait le tour des médicaments avec le petit déjeuner. Puis le tour avec le médecin de garde, qui en fonction du jour, serait soit un intérimaire, soit un titulaire.

Puis, comme des larmes coulaient le long de ses joues, je suis restée pour faire le premier tour avec elle.

Je l’ai présenté aux patients. J’ai voulu la présenter à  Monsieur G. le plus gentil du service. Il est là depuis bientôt deux mois. Si seulement il pouvait rester à jamais dans cette chambre, il me donne du baume au coeur et le moral tous les matins.

J’ ai ouvert la porte, de Monsieur G. Un sourire se dessinait sur son visage. Il avait les yeux grand ouverts et tenait dans sa main la dernière photo de ses petits enfants que lui avait remis sa fille à sa dernière visite. Monsieur G était inanimé.

M. G ne voulait pas être réanimé. M G était en stade terminal d’un cancer du rein. Comme la plupart des patients dans notre service. Je suis infirmière en soins palliatifs.

Du coup, je n’ai pas eu le coeur de laisser la toilette mortuaire à faire seule à ma jeune collègue. Et puis j’avais besoin de faire mes adieux à M. G. Alors je suis restée.

Je n’avais pas envie de rentrer. La veille au matin, après ma garde de nuit, mon mari était déjà sorti avec les filles lorsque je suis rentrée. Encore une fois, tu rentres en retard. Comme d’habitude aurait-il-dit. Mais cette fois-ci, au lieu des éternels reproches qu’il peut me faire lorsqu’il est présent et surtout lorsque j’arrive à l’écouter avec attention pendant mon petit déjeuner avant d’aller me coucher sans m’écrouler dans mon bol de thé, il y avait une lettre sur la table.

Je suis allongée sur mon lit et j’écoute Summertime de Janis Joplin.

J’ai demandé un jour à un de mes amis pourquoi il écoutait cette chanson en boucle. Ce sont les notes qui ont été jouées à l’enterrement de mon meilleur ami m’a-t-il répondu…..

Hier matin, il y avait une lettre sur la table.

Je suis allongée dans mon lit, et les mots flottent autour de moi….. La brume s’installe, je suis en train de m’endormir doucement…. Ce sont les mots contenus dans la lettre …. Nous n’avons plus de vrai relation…. Tu n’es plus présente que de corps pour les enfants….. Tu ne m’écoutes plus….. Ton travail a trop d’emprise sur toi ….. Il est temps que nos chemins se séparent….

Hier matin, mon mari m’a quitté.

Hier matin, j’aurai dû attendre qu’il rentre pour avoir une discussion, mais au lieu de ça je suis allée me coucher, épuisée par mon travail, et surtout soulagée qu’il ait pris cette décision. Cela lui fera une question de moins à se poser. Soulagée qu’il soit prêt à s’occuper des filles tout seul.

Ce matin M. G est mort. Après s’être battu pendant des mois pour avoir le bonheur de partager encore quelques instants avec sa famille.

Ce matin, moi je n’ai plus le courage. De soutenir les gens, de les accompagner, et que toute cette souffrance rejaillisse dans mes entrailles une fois que je suis allongée dans mon lit.

La nuit, les malades se livrent. Ils se sentent seuls et ont besoin d’un soutien, autre que la prise en charge de leur douleur. Alors on discute. Ils me racontent leurs secrets, leur vie et ce qu’ils ne veulent surtout par regretter.

Je suis allongée sur mon lit, et je ne regrette rien. Mes filles sont en sécurité, et je suis épuisée. Je ne veux plus me battre. Il est temps d’accepter.

J’écoute Janis Joplin et une larme ne peut tout de même s’empêcher de rouler sur mon visage au moment où je scrute la photo de mes filles que je tiens dans mes mains.

Je ne regrette rien, je veux juste faire partir cette douleur qui est au plus profond de moi-même, et qui se résume à la solitude de notre prochain face à la mort. Moi aussi je suis seule en serrant cette photo.

Je scrute le vasistas et je regarde tomber les gouttes.

Comme des gouttes de pluie.

Je regarde tomber les gouttes de la perfusion que j’ai suspendu au crochet de la fenêtre.

Je suis le trajet de la tubulure jusqu’au pli de mon coude.

J’y ai mis suffisamment d’hypnotiques à l’intérieur pour ne pas souffrir.

Mes yeux se ferment, Janis chante, le soleil brille et j’entame une ronde avec mes enfants, dans un champ couvert de fleurs. C’est la première fois que je me sens bien depuis des années.

Une larme roule sur ma joue et j’esquisse un sourire.

Mon mari va bientôt rentrer.

Ce sont les derniers instants du reste de ma vie.

Lien en rapport avec cet article :

http://www.francetvinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/envoye-special-du-jeudi-7-septembre-2017_2351101.html

http://www.espaceinfirmier.fr/actualites/au-jour-le-jour/articles-d-actualite/171205-enquete-infirmieres-vos-nuits-sont-trop-courtes

Pour trouver de l’aide :

 : 0805 23 23 36 des soignants pour les soignants, numéro d’écoute gratuit 24H sur 24.

http://www.asso-sps.fr/association.html

Tous mes remerciements à infirmiers.com pour avoir partagé cet article

https://www.infirmiers.com/profession-infirmiere/presentation/suicides-pour-ne-pas-oublier-nos-pairs.html

La raison d’être de l’Infirmière Insoumise

Je m’appelle Virginie, je suis sans âge et je suis infirmière dans la fonction publique hospitalière.

Aujourd’hui, c’est la première fois.

C’est la première fois que je décide de parler, face à la menace du droit de réserve, et des sanctions diverses qui me pendent au nez.

Aujourd’hui, c’est la première fois, mais c’est aussi la dernière que je décide de supporter tout cela.

Aujourd’hui, c’est le dernier jour où je cautionne. Car continuer comme cela, revient à cautionner.

Cautionner cette fonction publique hospitalière qui ne correspond plus à mes valeurs. J’ai appris  « Le prendre soin » au cours de mes études.

Et bien je n’arrive plus à « prendre soin » correctement des patients. ON ne me laisse plus le temps pour le faire. On ne NOUS laisse plus le temps pour le faire.

On nous demande de travailler en sous effectif, de devenir des êtres sans âme qui exécutent des soins à la chaine, on ne nous traite plus comme des êtres humains.

L’administration nous broie et broie nos patients, ceux pour qui nous essayons chaque jour de nous battre afin de leur fournir une prise en charge digne de ce nom.

Il ne s’agit pas de se battre contre un système. Il s’agit juste de le dénoncer. Ces derniers temps j’avais la sensation que mes patients n’avaient plus confiance. Plus confiance dans le système et donc par la force des choses plus confiance en les personnes qui les soignent et donc en moi. J’ai alors perdu confiance en moi-même, et, hantée par la peur de la faute, je ne dormais plus.

J’angoissais tous les jours au travail, je ne supportais plus la pression, la charge de travail, et le risque de franchir un dépassement de compétences à chaque instant. J’avais peur d’être victime d’une faute professionnelle. VICTIME est bien le mot.

J’étais victime d’un burn out, comme à priori vingt pour cent  de mes collègues sur mon lieu de travail.

La culpabilité liée à l’arrêt de travail fut encore pire. Comment laisser mes collègues me remplacer alors qu’ils sont déjà en sous effectif ?

J’ai entendu l’autre jour une émission sur les grandes ondes qui disait que, le burn out, et bien, c’est comme un chagrin d’amour.

J’ai un chagrin d’amour. J’avais l’amour de ma profession au sein même du service dans lequel j’exerçais et je n’aurai changé de poste pour rien au monde,  car elle m’apportait autant que j’essayai d’en apporter en retour.  Mon chagrin d’amour, c’est d’avoir eu le travail que j’aimais,  mais que par la force des événements, j’eusse dû me résigner à en changer, faute de supporter un système broyeur de soignants.

Un questionnement a alors émergé de toute cette reflexion. Est-ce que tout cela, c’est ma faute?

Aujourd’hui, à la vision des récents reportages qui sont passés à la télévision sur le sujet,  je me rends compte que non.

Je pense qu’il est temps maintenant pour nous de témoigner, et surtout de partager afin que nous puissions nous sentir moins seul au monde face à nos  conditions de travail actuelles.

Mais,  je ne peux le faire SEULE.

Alors pour cela j’ai besoin de vous, de vos témoignages.

Des témoignages qui parlent de situations qui ont changé vos vies, n’oublions pas aussi les tranches de vie que nous avons vécues avec nos patients qui nous ont tant apporté.

Le mieux est de m’envoyer un mail de manière anonyme, si vous ne pouvez pas le faire, pas d’inquiétude, la confidentialité sera respectée, et les mails détruits.  Je les transcrirai alors en les inscrivant dans un petit billet, une petite histoire, tout en respectant les faits, mais en changeant les noms ( l’infirmière se prénommera systématiquement Virginie, allez savoir pourquoi 🙂 ). Le lieu sera toujours le même, l’hôpital public, seul le service changera.

Alors, Etudiants Infirmiers, Infirmiers, Infirmiers Anesthésistes, Infirmières de blocs, ces quelques pages sont faites pour vous, pour que nous ne nous sentions pas seuls.

Vous pouvez m’envoyer vos témoignages à l’adresse mail suivante :

infirmiereinsoumise@gmail.com