Quand le soignant n’arrive pas à devenir patient….

Rien n’adoucit la douleur comme d’en faire part à quelqu’un qui la doit partager.
Citation de Pedro Calderon de la Barca ; Le geôlier de soi-même (1635)

Je m’appelle Virginie, j’ai 54 ans, et je suis infirmière.

Je devrai plutôt dire, je m’appelle Virginie, je suis célibataire, je vis seule dans un minuscule appartement parisien, dont j’ai du mal à payer le loyer chaque mois et je suis infirmière.

Aujourd’hui, c’est la dernière fois.

Je jure que ce sera la dernière fois.

C’est le matin, en ce début du mois de juillet, le soleil pointe son nez, se reflétant sur les toits parisiens. Accoudée à mon petit balcon, je fume ma troisième clope depuis que je me suis levée. Je n’ai pas bien dormi.

J’ai encore eu mal toute la nuit.

J’écoute les Eagles, Hotel California, qui passent à la radio. Il est cinq heures du matin.

Aujourd’hui, je jure que c’est la dernière fois, mais je ne peux pas m’en passer, j’ai trop mal et il faut que je tienne la journée. Je suis presque au bout. Plus que quelques mois.

Aujourd’hui, j’ai quarante patients à charge. Je suis infirmière en gériatrie.

Entre les toilettes au lit, les pansements et le tour des médicaments, je n’ai plus le temps de m’attarder auprès d’eux. Je suis seule infirmière, et mes collègues aides-soignantes sont en sous effectifs. Nous sommes obligées de travailler à la chaîne, dans la totale déshumanisation du patient.

Je ne peux plus travailler ainsi, mais je n’ai pas le choix. Manque de moyens selon la direction.

Les patients sont levés à six heures du matin, et couchés à six heures du soir. Entre temps, ils auront eu trois repas, une toilette, leurs pansements et leurs médicaments. Le tout réalisé à la chaîne, au plus vite, afin de rentabiliser le personnel.

Et ensuite une nouvelle journée recommencera. Sans fin. Enfin si, bientôt pour moi j’espère.

Deux années en arrière, je me suis bloquée le dos. Le médecin m’a dit que j’avais plusieurs hernies discales et qu’il était urgent de me faire opérer. J’ai entendu, mais j’ai refusé. Je ne pouvais pas me permettre financièrement de me faire arrêter si longtemps alors que je suis si proche de la fin et que je n’ai plus que quelques mois à faire.

Aujourd’hui, je dois aller travailler, malgré la douleur lancinante dans ma cuisse droite; je ne peux pas me permettre de m’arrêter, je suis si prêt du but.

Une fois à la retraite, j’irai en Californie…. avant de me faire opérer. Je veux voir les rues de San Francisco, comme dans les chroniques du même nom.

Ce matin il faut que j’y aille. Je suis dans la salle de bains. Face à mon miroir. J’ouvre le tiroir, et j’en sors les antalgiques puissants que j’ai subtilisé ces derniers jours. J’ en avale trois pilules. D’habitude c’est deux, mais là j’ai trop mal …. Et puis c’est la dernière fois. Je me suis jurée que ça l’était.

Hier, j’ai dû en prendre un en plus, sur mon lieu de travail, la douleur étant trop intense… et ma collègue de nuit a dû me couvrir et finir mon tour…Elle m’a allongé discrètement dans un coin du poste de soins et m’a dit de me reposer avant de rentrer chez moi. Elle sait. Ils savent tous ce que je fais. Mais personne ne dit rien.

Je me rallonge sur mon lit le temps que les cachets fassent effet.

La chanson se termine ….les derniers mots résonnent dans ma tête …. But you can never leave….